Fiche n° 916 : Grendel de John Gardner

Publié le par Librairie CRITIC

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Résumé :
Brillant universitaire spécialiste de la littérature médiévale, critique acerbe, professeur d’écriture, traducteur, John Gardner, né en 1933, s’est tué en moto en 1982, laissant derrière lui une œuvre bouleversante, inclassable. « Je descends à travers les ténèbres, brûlant d’une ardeur meurtrière, le cerveau plein de rage à la vue du mal que je puis observer en moi-même aussi objectivement que pourrait le faire un esprit à dix siècles d’ici. Des étoiles, semées d’un bout à l’autre de la nuit inanimée comme des joyaux dans la tombe d’un roi, me poussent à chercher – tourment, torture de mon intelligence – des dessins significatifs qui n’existent pas. Je puis voir immensément loin du haut de ces murailles rocheuses : forêts profondes, soudain silencieuses à mon approche – cerfs, loups, hérissons, sangliers terrorisés, submergés par leur peur étouffante, immémoriale ; oiseaux muets qui palpitent, argile sans pensée au cœur des vieux arbres qui se taisent, branches trapues, entrelacées pour sceller de ternes secrets. » A l’origine se trouve Beowulf, poème épique anglo-saxon de 3182 vers, généralement daté du VIIIe siècle, parvenu jusqu’à nous à travers un manuscrit du Xe siècle et considéré comme le premier poème majeur écrit dans une langue européenne vernaculaire. Cette légende héroïque des races germaniques se déroule dans l’île danoise de Själland et oppose un roi, Hrothgar, à l’un de ses plus féroces ennemis, l’ogre Grendel, mi-homme mi-monstre jaloux de la vie fastueuse du roi en son château de Heorot. Grendel est combattu par Beowulf, un preux guerrier du roi des Goths Higelac. Spécialiste de littérature médiévale, John Gardner s’est attelé à raconter l’épopée du point de vue de Grendel, le monstre. Respectueux de la tradition littéraire, ce brillant universitaire sait également s’en détacher pour faire œuvre originale, capable de métamorphoser, comme ici, une saga en un conte philosophique éblouissant.

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Mon avis :
« Ma main s’enfonce dans la croûte cartonneuse du livre – et palpe la fange putride d’un univers sombre et crépusculaire, humide et malodorant où tout sourire ne sera qu’amèrement carnassier, où dansl’ombre terrifiante d’arbres séculaires se tapit une âme châtiée – dont le corps et le visage inhumains portent les stigmates et le masque d’une malédiction que nul ne peut réellement appréhender – pas même cet esprit étranger à lui-même, guidé par la faim, la lumière d’une grande caverne à ciel ouvert, la soif de découvertes fabuleuses, et des sentiments contradictoires qui brouillent le cœur et les désirs.

Une force implacable me pousse et me pousse encore, le livre me happe. Je me retrouve nu, pataugeant dans la fange, nu d’être ainsi dépouillé de mon apparence, nu de me retrouver soudain plongé dans l’âme torturée et solitaire – si solitaire ! –  d’un être si différent et si monstrueusement plus humain que l’humain, qui s’interroge sur le sens même de sa terrible existence cachée dans les recoins d’un monde où nul ne met le pied, où nul homme ne souhaite aller sous peine d’y rencontrer le cœur même de l’enfer et le reflet de sa propre déviance, la fange de l’âme, le nid crasseux de nos cicatrices morales bien plus que  des blessures physiques. Et la faim est la fin, et je suis les pas de la bête torturée dans ses tourments, sa guerre de douze longues années, et son implacable existence déterminée à dévorer la chair, celle d’un animal ou d’hommes – un Hrothgar du Palais-du-cerf –  et n’y trouver que l’insatisfaction de celui qui ne comprend pas qui il est, ni ce qu’il représente. Il observe de ses grands yeux caverneux remplis de nuit d’autres yeux qui ressemblent à ceux d’un insecte et qui le fouillent, terrorisés, si terrorisés par sa laideur, sa force, son aura surnaturelle et son masque de bourreau, qu’il comprend que les réponses resteront en suspends, que chercher un sens à la vie n’est que l’illusion et l’alibi de son désespoir.

Je me hisse alors hors de ce magma boueux, je fuis le dragon, fuis cette vie de tourments, puis rencontre les yeux livides et cruels de Beowulf. La tristesse me saisit tout comme le dégoût de contempler tant d’insignifiance, car derrière le héros se cache la marionnette désincarnée d’une civilisation peu douée pour le  discernement, perdue par sa fatale incapacité à apprendre et à se nourrir de la différence. Le monstre frémit. Je ressens son besoin logique – mais désespéré – de haïr les hommes. Je ressens, aussi, son besoin d’aimer les hommes qu’il hait. Paradoxe de n’avoir de réelle identité, de ne savoir où se tenir dans ce monde tristement nihiliste. Il reste donc le sang, les armes, pour fouiller les herbes hautes, les taillis, les grottes et les lacs, pour débarrasser le monde des humains de la peur du monstre, pour achever cette guerre insensée entre deux camps qui resteront toujours incapables de comprendre les motivations et les actes de chacun. Alors, les larmes aux yeux, je me lance dans une fuite éperdue, là où la fange m’a happé ; je saute et saute encore et encore pour me sortir de ce bourbier, pour retrouver la tranquillité douteuse de mon monde, et pour m’éloigner honteusement de celui qui est parvenu à défier mes repères, à me chambouler – pour très longtemps : Grendel.»

9,5/10  Difficile de ne pas se souvenir longtemps après lecture de cette incroyable odyssée au cœur même d’une âme déchirée, saturée par la poésie et la philosophie macabre d’un être définitivement hors du commun…

Chester Strike.

Publié dans Critiques Fantasy

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Commenter cet article

Chester Strike 03/03/2011 19:53


Blush :-D


Marie 02/03/2011 21:42


Et bien, pari réussi ! On retrouve bien l'ambiance du livre (et c'est d'ailleurs bluffant, j'ai d'abord cru que la critique était la reprise d'un passage de Grendel).


Chester Strike 01/03/2011 11:24


Merci !
Une fois le bouquin refermé, je me suis dit : "waouh, comment je vais pouvoir chroniquer un ovni pareil ?"
Je ne me sentais vraiment pas de taille...
Du coup je n'ai trouvé que cette solution pour faire partager toute l'empathie que j'ai ressenti avec ce roman magnifique...


Marie 25/02/2011 09:26


Splendide critique (elle me donnerait presque envie de relire Grendel)