Fiche n° 911 : Sans parler du Chien de Connie Willis

Publié le par Librairie CRITIC

Couverture :
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Résumé :
Au XXIe siècle, le professeur Dunworthy dirige une équipe d'historiens qui utilisent des transmetteurs temporels pour voyager dans le temps. Ned Henry, l'un deux, effectue ainsi d'incessantes navettes vers le passé pour récolter un maximum d'informations sur la cathédrale de Coventry, détruite par un raid aérien nazi. Or c'est à ce même Henry, épuisé par ses voyages et passablement déphasé, que Dunworthy confie la tâche de corriger un paradoxe temporel provoqué par une de ses collègues, qui a sauvé un chat de la noyade en 1888 et l'a ramené par inadvertance avec elle dans le futur. Or l'incongruité de la rencontre de ce matou voyageur avec un chien victorien pourrait bien remettre en cause... la survie de l'humanité !

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Mon avis :
Connie Willis écrit à temps plein depuis près de trente ans, pour une modeste production d'un roman tous les deux ans en moyenne. Cela ne l'a pas empêchée de cumuler dix prix Hugo et six Nebula (ainsi que respectivement treize et huit nominations supplémentaires), sans parler de quelques autres médailles ou podiums moins visibles.
Pour préciser le palmarès, Sans parler du chien a obtenu le Hugo et le Locus, et a été nominé au Nebula.
Malgré cette liste à la Prévert de breloques diverses, variées et néanmoins estimées, ses quatre romans et deux recueils de nouvelles publiés en français sont passés plutôt inaperçus. C'est regrettable, et je vais essayer de participer à la nécessaire correction de ce triste état de faits.

Sans être une série à proprement parler, plusieurs des romans et nouvelles de Connie Willis tournent autour du Département d'Histoire d'Oxford dans la deuxième moitié du XXIe siècle. Nous y retrouvons le même cadre, et les personnages secondaires nous deviennent familier au fil des récits. Le Blitz y est un sujet récurrent.
"Sans parler du chien" fait partie de cette continuité: en voici une brève présentation.

Le voyage dans le temps a été inventé.
Merveilles!
Perspectives infinies!
Enfin, presque.
Le système ne permet pas d'envoyer des voyageurs aux lieux et instants critiques, où leur intervention pourrait faire basculer l'Histoire. Soit ils restent en place, soit ils arrivent où et quand ils ne pourront pas nuire.
Plus grave, il est également impossible de piller le passé.
Aucun intérêt, donc.
Autant dire que les sponsors privés ont retiré leurs subventions assez rapidement.
Si les historiens sont, dans l'absolu, ravis de pouvoir profiter de leur jouet sans interférences, les études et voyages coûtent cher, très cher. Et le budget leur manque.

C'est ici que notre livre commence.

Lady Schrapnell, une riche héritière américaine, a décidé de reconstruire la cathédrale de Coventry, telle qu'elle était avant sa destruction durant la deuxième guerre mondiale. En effet, une lointaine ancêtre a vu sa vie changée par la visite qu'elle en a faite, dont en particulier la contemplation de la "potiche de l'évêque". La lecture de ses méticuleux journaux a ensuite changé la vie de Lady Schrapnell elle-même, et elle veut rendre hommage à son aïeule.
Lady Schrapnell a donc promis une petite fortune aux historiens, en échange de leur aide.
Du budget!
Enfin!
De quoi faire de nouvelles observations historiques, mais aussi et surtout des études sur la physique d'une discipline encore bien jeune!
Ils ont donc accepté.
A leur grand regret.
Le tyran ne leur laisse aucun répit, les usant jusqu'à la corde et désorganisant le fonctionnement normal des services. Adieu veau, vache, cochons: nul n'est en état de profiter de la manne promise.
Toute l'université d'Oxford vit au rythme de l'obsession de la dame de fer.

Ned Henry, historien spécialisé dans le XXe siècle, cherche cette fameuse potiche disparue dans la destruction de la cathédrale. En vain: nul ne sait seulement à quoi elle peut bien ressembler.
Ned a accumulé tant de voyages rapides qu'il souffre d'un cas exceptionnellement grave de décalage temporel, une condition caractérisée par des troubles d'audition, une certaine confusion mentale et une tendance au sentimentalisme mièvre "digne d'un irlandais saoul ou d'un poète victorien sobre". Plus inquiétant, l'accès à Coventry devient hasardeux, comme si le temps se délitait.
Dunworthy, son directeur, offre à Ned un refuge, hors d'atteinte du terrible dragon: l'époque victorienne, justement.
Un agent en a ramené (impossible!) quelque chose, qu'il faut remettre en place avant que les conséquences ne ravagent notre histoire.
Si seulement le fort confus Ned pouvait se souvenir de sa mission, de l'objet déplacé (un éventail?), voire même simplement de son contact!

S'ensuit une comédie de m½urs sur l'époque victorienne, un hommage à "Trois hommes dans un bateau" et Jeeves. Nous passons des certitudes victoriennes sur les femmes ou les classes aux séances spirites, pendant que de vieux et respectables académiciens se déchirent en débats meurtriers sur la nature de l'Histoire ou de l'évolution...
Sans parler du chien.

La situation devient critique lorsque des rencontres fortuites remettent en questions l'existence de personnages clefs de l'Histoire, et chaque tentative de correction semble aggraver la situation.

Nous dérivons donc de la satire à une enquête, hommage aux grands policiers du début du siècle dernier. Le département d'Histoire entier participe à un étrange whodunnit sans véritable crime, où les coupables présumés cherchent au travers du temps leur faute et leurs victimes, pour réparer leurs erreurs - et accessoirement sauver le temps en garantissant la destruction de Coventry.
Le tout sans se faire prendre en flagrant délit d'oisiveté par la terrible Lady Schrapnell.

La science-fiction est ici plus présente que dans la plupart des autres livres de Connie Willis, ne serait-ce que par l'enquête trans-temporelle. Néanmoins, comme à son accoutumée, elle est surtout un cadre, un alibi permettant de créer la situation et de confronter ses personnages à des situations difficiles ou absurdes qui les mettront à l'épreuve.

Connie Willis aime ses personnages et les sujets dont elles nous parle. Elle sait nous le faire partager jusque dans le regard amusé et pince-sans-rire qu'elle porte sur eux. Entre son humour à froid et sa fascination pour le Blitz en général et Coventry en particulier, sujets récurrents dans ses livres, il est facile de la croire britannique. Il n'en est rien: elle est née et vit dans le Colorado. Ne lui en tenons pas rigueur: la naissance n'est qu'un accident, et sa plume comme son humour sont ceux d'une grande dame d'Albion.

8,5/10 A lire pour des voyages dans le temps cohérents et inventifs, pour la comédie de m½urs et les enquêtes au travers de la société victorienne et des ages, pour un humour si anglais. Qui connait et apprécie les nombreuses références littéraires de l'auteur (Trois hommes dans un bateau est facile, mais Lord Peter Wimsey est peu connu dans nos contrées) peut facilement augmenter la note d'un demi point.  Ce livre ouvre aussi la porte à d'autres chroniques des historiens d'Oxford. Toutes sont intéressantes, mais attention aux malentendus, aucune ne se veut aussi drôle : ne lisez pas le passionnant mais terrible Grand Livre si vous cherchez un divertissement léger.

Eldritch

Publié dans Critiques SF

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Simatural 09/02/2011 14:13


Un très grand roman, je confirme. ;-)


Lelf 09/02/2011 11:35


C'est un livre génial. Je me suis bien marrée, j'ai adoré le côté comédie, l'intelligence du style. Même si je ne les avais pas toutes j'ai bien aimé les références, certaines sont assez claires et
ça donne envie de mieux découvrir les écrits mentionnés.
C'est un petit pavé mais il se dévore ^^


Winter 09/02/2011 10:58


C'est pas sympa d'augmenter ma PAL ;)
Très chouette chronique.