Fiche n° 862 : Dernières Nouvelles de la Terre de Pierre Bordage

Publié le par Librairie CRITIC

Couverture :
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Résumé :
Depuis le recueil publié en 2004, Nouvelle vieTM, Pierre Bordage écrit des nouvelles, au gré des circonstances littéraires de sa vie d’auteur – festivals, anthologies, résidences, journaux –, et cela lui plaît. Cette publication a pour but de faire partager ce plaisir à un large public et de faire se côtoyer ces textes qui, quoique toujours proches de l’univers et de la démarche romanesque de Pierre Bordage, lui permettent d’explorer des parcelles de l’humaine condition avec plus d’acuité voire d’audace que dans ses romans. Ce recueil comprend une douzaine de nouvelles dont un texte inédit, écrit à l’occasion de cette publication.

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Mon avis :

L’émotion m’étreint à l’idée de chroniquer un ouvrage de Pierre Bordage : je suis et reste un inconditionnel de celui qui m’a convaincu que la science-fiction française existait (oups désolé…). Ceci étant, et encore plus parce que je lui dois quelques-uns des tous meilleurs moments de ma vie de lecteur, je me dois d’être intransigeant !  Force m’est d’admettre que si ce recueil m’a convaincu des qualités de novellistes de l’intéressé, il reste très en deçà de sa contribution au  roman, space ou planet opera (entre autres).

Ce recueil a cependant un intérêt indubitable pour les inconditionnels – et j’y reviendrai ! – comme pour les découvreurs et autres nouveaux venus.

Dernières Nouvelles de la Terre donne le sentiment que l’auteur a fait une pause pour flâner au gré de l’inspiration et c’est aussi ce que l’ouvrage permet ; de faire une pause très agréable entre deux lectures plus « ambitieuses ». On y découvre des textes TRES bien écrits, fluides,  souvent construits autour d’un fil rouge qui pose des conclusions bien comme il faut ; rien à redire… ou presque.

De l’inspiration, il y en a ! Pour tous les goûts pour autant que vous soyez amateur de Science Fiction, de la prospective  -ou de la futurologie- située en France ou en Europe et  … très  pessimiste tout de même avouons le !  Mais voyons ça et faisons l’exercice conventionnel du synopsis.

Source : un préambule à lire à deux niveaux ; un « auto portrait –interview » de l’auteur par une visiteuse du futur ou le métier d’historien  consiste à être… romancier !  le novice en Bordage y trouvera des références à quelques grands « faiseurs » de SF ( Heinlein, Herbert, Card, Moorcock, Smith, Van Vogt…  ,  Pierre ; je t’aime !) qui ont inspiré l’auteur, le fan assidu y trouvera confirmation des influences des mystiques orientales,  hindouiste ou autres que l’on retrouve dans Rohel, Les Guerriers du Silence ou autre Fraternité du Panca.

La voix du Matin : du Orwell façon 1984  ou du Equilibrium : plaisant, noir, court, efficace.

Pedrito : la corrida n’est plus ce qu’elle était, la planète non plus, les humains non plus d’ailleurs, l’espoir n’est plus … tout court. C’est bien fait, ça fait peur, avoir de la mémoire n’a jamais été la meilleure manière d’être heureux, on s’en doutait, maintenant, on sait !


Dans le Regard des Miens
: un revenant d’une diaspora stellaire revient sur terre et non pas – comme espéré - dans son passé. Il fait face à la désespérante folie de l’homme et apprends à faire le deuil d’une histoire familiale révolue face à la misère la plus complète qui se puisse concevoir, ça… choque.


Fort 53
 : Un futur inconnu où on retrouve le pire de la guerre de 14 mâtiné d’un hommage évident et bien posé aux légendes arthuriennes ; onirique, poétique, étrange… très bien fait.


Son Nom est Personne
 : WOW ! Cette nouvelle est – presque – parfaite, on y rencontre Jules Verne comme nulle part ailleurs. C’est une aventure complète en 15 pages ! Ce seul texte justifie l’achat du livre. Il y a une phrase inutile, la dernière… mais bon je suis contre la censure !


On va Marcher sur la Lune
 : Guerre froide, intox, manipulation, complot, sur un fond très actuel de rivalité sino-américaine, qu’y a-t-il de plus important ? La vérité ou ce que les gens croient ? Je vous laisse responsable de la désespérante et évidente réponse ! Le tout mâtiné d’histoire (très documentée) et de références à Kubrick, encore une fois il y a de la matière et c’est très bien exécuté avec une fin d’un cynisme édifiant… mais encore très en deçà des actualités  internationales d’hier, de ce soir ou de… demain (sniff).


De ma Prison
 : l’exception qui confirme etc., etc. Abscons, imbuvable, ennuyeux… Je m’excuse de n’avoir su déployer mon radar, mon intellect, ma spiritualité, mon je-ne-sais-trop-quoi qui fait « crac boum hue »  pour appréhender l’insondable sagesse de ce texte à… ne pas lire.


En Chair
 : là encore, un peu de Vin Saphir de Tanith Lee, de Demain les Chien et beaucoup de Bordage, d’espoir, de candeur,  d’optimisme,  de renouveau, de renaissance,  d’ode à la nature, de dénonciation du factice et de  l’hyper sophistication. C’est naïf et un brin simpliste, mais là  encore nous avons un texte bien écrit, poétique, fondamental, existentiel  à ne rater sous aucun prétexte.


Mauvaise Nouvelle
 : c’est dur, c’est triste, les personnages sont denses, lourds, à la Pagnol, à la Prévert, à la Vian. Une vengeance juste, désespérée, non salvatrice et… indispensable dans un méchant et étriqué petit monde rural (en Vendée ?), on pourrait en faire un one-shot BD admirable. La fin vous laisse la certitude qu’il fallait le faire, mais que ça ne pourra jamais suffire. A contrario de Son Nom est Personne,  la dernière phrase est celle qu’il fallait ABSOLUMENT pour donner toute sa dimension au texte !


La Nuit des Trois Veilleurs :
L’opposition – et la supériorité -  de l’authentique et du spirituel sur une technologie guerrière mâtinée de fanatisme politico religieux .En bref l’histoire d’une puissance impérialiste nihiliste qui prend une dégelée monumentale face à une espèce tellement « simple » et en phase avec l’univers que son adversaire ne représente rien de plus qu’une vague perturbation mineure et périphérique d’un quotidien qui ne PEUT pas être perturbé pour si peu. Idéaliste en diable et hilarant au... troisième degré.


Une Plage en Normandie
 : Catastrophe climatique planétaire, bouleversements  géopolitiques  effroyables, Boat people US sont le décor du cas de conscience d’une sentinelle de nuit sur un Mur de Berlin transposé sur un nouveau Mur de l’Atlantique dont la vocation a changé dramatiquement. Une fable noire, ironique sur la mémoire de l’homme, sur l’écriture de l’histoire par les vainqueurs, sur le fait que tout homme est aussi un immigré,  et sur le fait qu’un américain peut mourir sur les plages de Normandie pour de mauvaises raisons. Parce qu’en fait, on meurt toujours… et toujours pour de p…… de mauvaises raisons !

Le Chant de L’Esgasse : Ce n’est pas original, mais c’est de l’aventure brute, de l’île aux pirates, une quête mystique sur une mer des sables, ça et là quelques éléments et personnages qui amènent mystère et épaisseur à l’histoire ; efficace, rien de plus, rien de moins.

Traces : Superbe texte, dans un univers post apocalyptique ou l’auto-clonage via des technologies hors de contrôles pousse une dictature à un génocide via des ghettos de la mort. Dans un monde à la Blade Runner, où la décadence et l’avilissement cyber se confronte en la personne d’un père, un «  original »,  à son « sous-homme - clone » de  fils, délaissé, évadé, sauvage assoiffé de vie… la conclusion est  trop prévisible, mais  logique et sans appel.

Dernières Nouvelles de la Terre : Le texte  qui donne son nom  à l’ouvrage et sa très « kitsch » –  et très belle – cover !  Une écriture très juste et qui est une merveille de déprime ; un colon, divorcé, perdu sur un monde en terra-formation, en proie à des disparités culturelles, séquelles d’une sale guerre, et ou l’âpreté de la vie « Far West » amène une sécheresse d’âme telle que le quotidien abrutit plus que n’intéresse le devenir de la lointaine Terra Mater...

7/10 : Les amateurs de Pierre Bordage ne le reconnaîtront pas spontanément à ses idées, ce recueil ayant peut-être vocation à exposer celles qui ne permettent pas un roman ou que d’autres ont déjà plus et/ou mieux développées. On retrouve là cependant des thèmes chers à l’auteur, sa qualité d’écriture indéniable et une construction des récits claire et efficace comme à son habitude malgré quelques ficelles parfois un peu maladroites. Le livre est un vrai  moment de plaisir pour qui découvre l’auteur et, sans prétendre à être une œuvre majeure, un ouvrage indispensable pour le fan que je suis plus encore si possible après la lecture de Son Nom est Personne, En Chair et Mauvaise Nouvelle.

Christophe

Publié dans Critiques SF

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Thomas geha 29/11/2010 13:46


Très belle chronique ! Qui donne envie, en fait, de replonger le nez dans tous les livres de Pierre Bordage !