Fiche n° 804 : Le Chant du Barde de Poul Anderson

Publié le par Librairie CRITIC

Couverture :
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Résumé :
Exceptionnel best of réunissant les meilleurs récits de science-fiction de l’un des plus considérables auteurs du domaine, soit neuf longues novellas, dont pas moins de six prix Hugo ! Au sommaire de ce florilège unique :

• Sam Hall (Sam Hall)
• Long cours (The Longest Voyage, Prix Hugo 1961)
• Jupiter et les Centaures (Call me Joe)
• Pas de trêve avec les rois ! (No Truce With Kings, Prix Hugo 1964)
• Le Partage de la chair (The Sharing of Flesh, Prix Hugo 1969)
• Destins en chaîne (The Fatal Fulfillment)
• La Reine de l’Air et des Ténèbres (The Queen of Air and Darkness, Prix Hugo 1971, Locus et Nebula)
• Le Chant du barde (Goat Song, Prix Hugo 1973 et Nebula)
• Le Jeu de Saturne (The Saturn Game, Prix Hugo 1982 et Nebula)

Le volume dans son ensemble, et chaque texte en particulier, bénéficient d’une introduction de Jean-Daniel Brèque afin de situer l’œuvre et son contexte. Auxquelles s’ajoute une bibliographique exhaustive, le tout formant un ouvrage de référence incontournable.

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Mon avis :
Qu’il s’agisse de Lorris Murail, auteur du parfaitement – et légitimement – méconnu Guide Totem de la SF chez Larousse  ou du site du Cafard cosmique, Poul Anderson, qui  a été victime d’un ostracisme certain en France du fait d’idée  «réactionnaires » devrait sans doute le rester puisque pour citer ces derniers : « Le débat est de peu d’intérêt quand on sait que de toutes façons, son œuvre n’est pas réellement impérissable... » . Merci de ne pas enterrer un auteur qui a « aligné » 7 prix Hugo sans compter quelques autres récompenses qui n’arrivent pas complètement par hasard…

Il y a une mine d’or chez Anderson, oui c’est de la « bonne vieille SF américaine des familles », de la très bonne même … qui donne du plaisir… un mot dont il convient de se souvenir avant de juger une carrière entière de façon lapidaire.
Le Chant du Barde est un recueil de nouvelles ou plutôt de novellas, qui vaut son pesant d’or. Jean Daniel Brèque nous prévient dans sa préface : en SF, Anderson donne le meilleur en novella et il s’y est donc tenu… pour ne pas dire cantonné (sic !). Conséquence prévisible : nous avons une cohérence évidente dans cet ouvrage un peu cher où a été opérée une sélection draconienne ; la démarche aurait sans doute mérité deux tomes. L’autre conséquence veut que nous avons un  livre excellent d’un niveau de qualité élevé et homogène a conseiller à tous les amateurs du genre et qui a le mérite d‘être accessible à l’exception d’une nouvelle, Destins en chaîne, qui reste intéressante sans plus. Un regret léger toutefois : l’enchaînement chronologique des textes, s’il donne une sensation d’évolution et de maturation linéaire du style et des idées de l’auteur au fil du temps ne permet pas de donner une très  forte cohérence mais nous prive également des ruptures de rythme qui en  auraient agrémenté la lecture. Une vision peut être académique mais est-ce bien grave ?

Contre-utopies, chocs des civilisations, limites de l’humain, archétypes et réflexions sur l’Histoire font partie des thèmes abordés dans ce livre qui comporte neuf récits, aujourd’hui difficiles à trouver. Chacun d’entre eux est de qualité : s’ils ont été écrits entre 1952 et 1982, ils restent intemporels et les péripéties de notre actualité y trouvent un écho qui est l’apanage d’auteurs de SF visionnaires qui savent donner à leur histoire une profondeur liée aux thèmes et aux acteurs plutôt qu’à des éléments de décors et de remplissage…

Un parcours rapide des ces 9 novellas :

Sam Hall : incontestablement ma préférée… Dans une Amérique totalitaire, un éminent cadre et technicien du Parti qui gère le contrôle des archives se prend un peu malgré lui des pulsions fantaisistes et dangereuses qui l’amènent à se transcender en « fabriquant » et en introduisant de toutes pièces un personnage rebelle imaginaire issu de vieilles chansons à qui il attribuera tout un ensemble d’actes asociaux ou antigouvernementaux. Il s’ensuit une chasse aux sorcières... Au-delà de l’aspect suranné et faussement candide – la dernière phrase de la nouvelle en atteste – le contrôle et l’«enfichage» des individus, la dénonciation du totalitarisme font de cette nouvelle un véritable petit bijou.

Jupiter et les Centaures : James Cameron peut dire merci : Avatar n’aurait sans doute pas existé sans cette nouvelle d’Anderson, puisqu’il va jusqu’à reprendre la couleur de peau de l’être créé de toute pièces par l’humanité pour explorer Jupiter, planète hostile pour notre espèce. Il y a quelques (heureuses et radicales) différences cependant… L’être ainsi créé l’est de toute pièce, et son incarnation par un humain pose la question du dédoublement et de la fusion des personnalités, de l’avenir de l’individu ainsi engendré (idée emprunté encore par le film)… Bref, un faux « huis clos » parfaitement construit et un renvoi à un des récits les plus beaux de Demain les Chiens de Clifford Simak jusqu’à une correspondance ex ante (brièvement évoquée)  avec un des idées centrales du Vieil Homme et la Guerre de John Scalzi : un délice !

Long Cours : Un récit d’aventure, de piraterie, d’explorateurs descendants de naufragés de vaisseaux de spatiaux d’exploration et de colonisation de la race humaine et qui, des millénaires plus tôt ont tout perdu des avancées scientifiques pour tout redécouvrir et tout reconstruire. Bien avant de redevenir astro pérégrins, l’histoire se situe dans une civilisation comparable à celle des conquistadors (qui l’a ouvertement inspiré). On y trouve un personnage central aventureux, faussement cynique, réaliste et surtout un homme grand, qui fait un choix écrasant quand, face à  l’alternative de réintégrer abruptement le grand univers d’où vient la population de son monde, il choisit seule la destinée de sa planète entière.  Décrit par le truchement d’un narrateur, le récit prend une intensité rare, et si la conclusion est somme toute très manichéenne, on ne boude pas son plaisir.

Pas de Trève avec les Rois : Un thème indubitablement d’actualité et souvent exploité dans la SF mais aussi en fiction. Une civilisation plus « avancée » peut-elle s’arroger le droit unilatéralement de manipuler et d’influencer la destinée d’un peuple malgré lui, faisant fi des individus voire d’existences entières, au profit d’un modèle de société hypothétiquement meilleur et idéal ? On trouve là encore une fois une thématique très bien amenée et traitée par Isaac Asimov dans Fondation et plus encore, par Ian  Banks dans son cycle de La Culture, le tout dans un climat post-apocalyptique «  à l’ancienne », on se régale.

Le Partage de la Chair : une idée originale ou , cette fois encore, le jugement moral d’un civilisation « supérieure » incarnée par une héroïne qui doit concilier horreur, vengeance et grandeur…face à des rituels barbares et ignobles qui prennent tout leur sens sinon leur noblesse par dans une conclusion parfaitement amenée. Un regret, l’univers space op  à peine esquissé comme toile de fond aurait mérité de devenir le décor d’autres d’aventures  romanesques

Destin en Chaîne : Une nouvelle que d’aucuns jugent satyrique, pleine de sous-entendus délicieux ( ?) pour qui aime la SF « à la française », un peu (trop !) cérébrale. A lire au premier degré, elle est intéressante mais  aurait aisément céder la place à d’autres productions de l’auteur. Deux pauvres mérites : une conclusion qui retombe tout de même sur ses pieds et un mérite bien moindre encore… il fallait un texte de 1970 pour respecter l’ordre chronologique du recueil ! c’est donc chose faite...

La Reine de l’Air et des Ténèbres : Beaucoup de maturité dans cette magnifique nouvelle qui mêle cette fois encore diaspora spatiale, aventure, enquête policière et fantastique celte… Du travail d’orfèvre, et une conclusion franche et inattendue qui tombe à point nommé pour combiner en demi teinte le rationnel, l’inexorable et la poésie du monde des rêves ; silence… on lit.

Le Chant du Barde : Attention, philosophie ! Dans une société très socialisée, un Dieu technologique régente au mieux la vie d’êtres humains sans profondeurs bercés dans l’illusion de la résurrection via une prêtresse malgré elle. Le traumatisme de la perte d’un être cher fera du plus sensible,  profond et excentrique des ses fidèles un rebelle qui réconciliera le genre humain avec son droit à aimer,  à mourir et  à ressentir ! Un très beau récit qui combine les mythes d’Orphée et de Jésus de façon astucieuse. Pour ne rien gâcher, ce récit rappelle par certains côtés et à mon grand bonheur Le Vin Saphir de Tanith Lee.

Le Jeu de Saturne :  Une nouvelle qui a pour toile de fond la conquête spatiale et qui peuple des durées interminables et des paysages désolés et dangereux de mythes, de  dragons et autres sorcelleries par l’entremise de jeu de rôle et autres réalités virtuelles amenant de robustes et solides scientifiques explorateurs à la confusion la plus complète entre rêve et réalité. Le contraste entre la dure et stérile réalité de l’’environnement spatial et l’illusion poétique est parfaitement amené par l’auteur même si on peut déplorer quelques longueurs. Là encore, une conclusion bien amenée qui permet d’oublier ce côté un (tout petit)  peu laborieux.

8/10 Au total, ce livre est un très bel ouvrage qu’il faut posséder. Les thèmes de fond sont intemporels et très biens servis par des éléments qui décrivent des civilisations ou des univers, au milieu desquels se jouent des moments clés de la vie des personnages. Chaque texte est très bien construit, l’auteur vous amène où il veut au bon moment. C’est bourré de références littéraires et culturelles, très bien écrit – et/ou traduit – de surcroît. On passe allègrement de la pure SF au conte humaniste sans trop se rendre compte où est la frontière ; c’est bien normal, il n’y en a pas. Dernière précision : une préface générale, une introduction à chaque texte, une bibliographie exhaustive (ou presque !) une mise en page impeccable et une couverture de Caza magnifique en font une très belle édition à lire et à offrir.

Christophe

Publié dans Critiques SF

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Simatural 15/09/2010 17:31


C'est corrigé. Georges, c'est son frère.


Clifford D. Simak 15/09/2010 17:03


Je m'insurge !!! Demain les chiens, c'est de moi ! Je ne sais pas qui est ce Georges !


Simatural 15/09/2010 16:53


Je confirme : Le Chant du Barde est un excellent recueil !


Blatte Galactique 15/09/2010 15:27


Très bon article, et hop, dans ma PAL.

Concernant le cafard cosmique, j'ai eu ouïe dire qu'en fait ils n'aimaient pas la SF et que donc ils ne parlaient que de littérature générale.