Fiche n° 634 : A Travers Temps de Robert Charles Wilson

Publié le par Librairie CRITIC

Couverture :
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Résumé :
Août 1964 : Le voyageur temporel Ben Collier s’installe à Belltower, au nord-ouest des États-Unis, dans une maison de cèdre qui cache bien des secrets.
Avril 1979 : Le soldat Billy Gargullo débarque d’une Amérique future à feu et à sang, dont toute la filière agricole est à l’agonie.  Après avoir éliminé le gardien de l’avant-poste de Belltower, il disparaît encore plus profondément dans le passé.
1989 : Récemment licencié, largué par sa compagne, Tom Winter revient dans sa ville natale, Belltower, où il acquiert une banale maison en cèdre. Un soir, sa petite télé à cent dollars s’allume toute seule et n’affiche plus que le message : « Aidez-moi. »

Informations complémentaires :
http://www.critic.fr/detail_livre.php?livre=37555


Mon avis :
    Il n'y a pas que dans ce roman de Robert Charles Wilson que le temps passe vite. Depuis déjà dix ans, la collection Lunes d'Encre des éditions Denoël nous propose un vaste panel d'oeuvres de Science-Fiction, Fantasy, transfictions, toujours guidée par la même ligne de conduite : offrir au lecteur une littérature de qualité ; avec, au fil des années, plus ou moins de succès en terme de ventes. Si la conjoncture actuelle autour du livre n'est pas des plus faciles (malgré une augmentation constante du nombre de livres publiés par an), certains auteurs semblent tirer leur épingle du jeu, à l'image de l'auteur qui nous intéresse ici : Robert Charles Wilson. Avec à son actif l'un des plus gros succès de librairie en France en matière de Science-Fiction ces dernières années, le superbe Spin, celui-ci est désormais très attendu par ses fans, qui guettent ses diverses sorties. Mais peut-être fantasme-je légèrement si l’on en croit les performances moyennes d'Axis, la suite de Spin, même s’il n'est pas trop tard, bien sûr, pour acquérir cette excellente suite.

           La collection Lunes d'Encre profite donc de la notoriété de Wilson pour se mettre à jour et publier les romans encore inédits de l'auteur. Nous voici donc face à un roman de 1991 intitulé A travers temps (A bridge of years), qui bénéficie d'une très belle et suggestive couverture signée Manchu.

           L'histoire débute de façon fort classique pour une histoire de voyage temporel, mais sur les chapeaux de roues, ce qui a le mérite de mettre aussitôt le lecteur dans le bain : Ben Collier, un voyageur temporel qui vit à Belltower dans une vieille maison depuis 1964, sorte d'avant-poste mystérieux, est assassiné en 1979 par un autre voyageur pour une raison inconnue… Mais cette première impression d'in medias res est vite adoucie par l'entrée en scène du personnage principal, Tom Winter, qui, à la fin des années 1980 rachète la maison du mystérieux Ben Collier, laissée depuis lors légèrement à l'abandon.

           Première réussite du roman, le personnage de Tom Winter : tombé dans la dépression et l'alcool suite à la séparation d'avec sa femme, il est avant tout un personnage déchiré et détruit. Sa femme, Barbara, semblait sa réelle raison d'être : « il l’aimait avec une loyauté quasi animale dans son obstination silencieuse» (page 59). Mais elle l’a quitté pour ses idéaux… et pour plus jeune que lui. L’humanité de Winter s'avère extrêmement bien rendue, et il se noue rapidement une véritable empathie entre lui et le lecteur.

     Aidé par son frère, Tony, il revient donc dans son village natal de Belltower, un peu pour oublier, un peu par dépit, fatalisme, et est engagé dans la concession automobile dont son frère est le propriétaire. Tout, dans ce début de récit, laisse admiratif. Wilson possède une facilité rare, celle de donner de l'épaisseur, et une véritable substance à ses personnages, même secondaires comme Archer ou Tony et sa femme, véritable modèles du genre. Des portraits parfaitement brossés.

    Deuxième réussite : Wilson maîtrise parfaitement ses décors - et les maîtrisera jusqu'à la fin. L'atmosphère de petit village nord-américain bien paumé, par exemple, est particulièrement bien rendue via un quotidien réaliste et quelques descriptions minutieuses ; l'écriture de Wilson est douce, assez sensuelle et surtout extrêmement homogène - rendons d'ailleurs hommage au travail impeccable du traducteur Gilles Goullet. Pour tout dire, on se croirait immergé dans un bon vieux Simak de derrière les fagots (voire un Fritz Leiber de la Guerre de Modification), celui, génial de simplicité et d'humanisme, d'Au carrefour des étoiles ou de la nouvelle La Vermine de l'espace.

    Bien évidemment, la maison acquise par Tom Winter va se révéler étonnante, tant et si bien que Winter mettra de côté ses problèmes affectifs et se trouvera fasciné par le mystère entourant la vieille demeure. A son arrivée, la maison était d'une propreté impeccable et la rumeur parlait de "fantômes nettoyeurs" ! Très vite, il s'aperçoit que nul fantôme ne hante les lieux ; mais d'étranges petites bêtes qu'il appelle "souris mécaniques", oui. A partir de là, les événements singuliers vont s'enchaîner, et Winter se retrouvera une première fois dans le passé, suite à une exploration du sous-sol de sa maison. Inutile d'en dévoiler plus : Winter sera mis face à ses propres choix, partir ou rester (de toute façon, il ne semble tenir à aucune attache), participer bien malgré lui à une série d'intrigues dont il ne maîtrise ni les tenants, ni les aboutissants. D’ailleurs, il ne les imagine même pas, ce qui l'intéresse c'est la fuite : « tu pourrais abandonner la concession automobile, le divorce, la lettre de licenciement polie et l’effet de serre […] tu pourrais quitter tout ça » (page 131). Il n’imagine pas non plus se retrouver au coeur d'une trame beaucoup moins linéaire que son morne quotidien, trame qui sera la substance même de la deuxième partie du récit. Et voilà que le roman prend donc son véritable envol pour le plus grand plaisir du lecteur, lequel aura bien du mal à relâcher l'ouvrage.

    Voici donc typiquement le genre de Science-Fiction, et de la vraie de vraie, abordable par tous (lecteurs chevronnés de SF ou pas) qui n'oublie ni d'être bien écrite, ni d'être intelligente, ni de raconter une bonne histoire. On espère que celle-ci saura trouver une large audience. Car A travers temps possède réellement tous les atours d'un classique en devenir, de ceux qui vieillissent bien, où il est difficile de s'ennuyer ne serait-ce qu'une seconde.

8,5/10 A travers temps est de ce genre de roman complètement intemporel... pied-de-nez amusant, certes, pour ce style d'histoire, et une sorte de premier paradoxe, mais que l'on ne s'en étonne pas : il est l'oeuvre d'un romancier talentueux qui, de son vivant, est l'un des rares que l'on puisse désigner, sans peur de commettre un impair impardonnable, comme un classique du genre. Le véritable héritier des auteurs de l'Âge d'Or (on citait Simak), c'est lui. Et même s'il fête presque ses vingt ans, il serait dommage de passer à côté de cette belle réussite qu'est A travers temps.

L'ex d'ici et d'à côté

Publié dans Critiques SF

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l'ex d'ici et d'à côté 15/05/2010 23:29


Eh bien, n'ayant pas lu Wilson en VO, je ne saurai dire comment est son écriture. Son traducteur, Gilles Goullet, est excellent et je trouve les versions françaises très bonnes et assez
littéraires. Il n'a l'air de rien, comme ça, mais il est d'une clarté et d'une limpidité assez exceptionnelles.


Chris 15/05/2010 10:40


Pas forcément un immense auteur par son écriture, les scénarios sont presque tous les mêmes en fait, mais ses livres restent très agréables à lire par les personnages, les situations étonnantes, le
décor bien planté.


Lelf 01/05/2010 19:14


Je l'veux :D


Simatural 30/04/2010 10:20


Une de mes prochaines lectures !