Interview d'Anne Fakhouri

Publié le par Librairie CRITIC

Anne Fakhouri vient de publier un dyptique de fantasy aux éditions de l'Atalante. Avec beaucoup de gentillesse et d'humour, elle nous en dit un peu plus sur elle et sur son oeuvre. Si la critique du premier tome (celle du second devrait ne plus trop tarder) ne vous avait pas convaincu qu'il faut à tout prix vous procurer Clairvoyage, cette interview devrait y pourvoir sans peine.

Attention talent !

Nous remercions encore l'auteur.

Bonjour Anne,
Pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas, pourrais-tu leur présenter ton parcours en quelques mots ? 
J’ai une formation littéraire des plus classiques, avec une petite spécialité dans les romans arthuriens du XIIIème siècle, le cycle de la Vulgate. Je suis fille de prof de français. Paradoxalement, le seul art pratiqué dans ma famille est la peinture. Mais il y a aussi une véritable tradition du récit, chez moi, une façon de raconter et de se raconter… Nous vivons dans la légende. On m’a collé des livres dans les mains parce que je suis nulle en dessin et que j’avais besoin de communiquer en permanence. Je crois que c’était ça ou le bâillon… Aujourd’hui, je suis professeur de français. La solution du bâillon est encore envisageable…


Tu viens de publier un dyptique jeunesse (Clairvoyage et sa suite La Brume des Jours) aux éditions de l'Atalante. Pourrais-tu présenter Clairvoyage à nos lecteurs ?

Clara, douze ans, perd ses parents dans un accident de voiture. D’un monde cartésien et rassurant, elle se retrouve plongée dans celui de son oncle Antoine et de son exubérante famille. Ses parents n’ont jamais fréquenté cet oncle et sa femme, qu’ils prennent pour un rêveur et une folle. Clara arrive donc dans une maison inconnue. Sa tante ne se manifeste pas, reste enfermée dans son atelier. Heureusement, les sœurs de cette tante, son neveu Gauvain et un vieil anglais appelé le Vieux Monsieur Hêtre lui apportent un peu de réconfort. Elle découvre vite deux grands secrets liés à tous ces personnages : les fées existent et tentent de communiquer avec elle et elle possède le don de clairvoyage. Pour savoir ce qu’est réellement ce don et ce qu’il implique de dramatique, bien entendu, il faut lire le livre et sa suite…


La troisième question que l'on serait tenté de te poser est simple : pourquoi la fantasy ? 
Quand j’ai terminé mes études, j’ai cherché à prolonger mon goût pour la lecture et le mythe arthurien. La fantasy semblait correspondre à mes attentes. On s’ennuie un peu, ailleurs… J’ai besoin de l’imaginaire. L’évasion du prisonnier, disait Tolkien…
La fantasy est le genre qui reprend le plus les grands thèmes tragiques, héroïques et comiques qui font la base de notre culture littéraire. Ca reste des histoires de grands destins, de héros que l’on prend en modèle et dans lesquels on peut se retrouver. Après, qu’on leur mette des collants et des slips bleus ou des jupettes en fourrure… Et dieu merci, elle ne se cantonne pas à ça. On y trouve aussi des histoires issues du fantastique, du folklore, de la mythologie…


Et pour la jeunesse ? Est-ce venu avec l'âge de ton héroïne ou était-ce dans tes intentions initiales ?
Je ne pense pas, sincèrement. J’ai voulu écrire un livre qui pourrait être lu par des adultes comme des adolescents. On y trouve beaucoup de références aux contes et la nostalgie de l’enfance mais aussi une approche plus traditionnelle (et du coup très éloignée de la production actuelle) des fées, telles qu’elles étaient invitées à la table des paysans, des créatures étranges et sans notion de bien et de mal. Païennes !


J'imagine que l'écriture de ce dyptique a été une aventure. Comment est né Clairvoyage ? Y a -t-il des choses auxquelles tu as dû renoncer ?
Le Clairvoyage est le fruit de beaucoup d’influences : Lewis Carrol, les contes traditionnels et régionaux, mais aussi des vraies créations familiales, comme la prière à la lune que Grand-tante Coucou fait réciter à Clara enfant et que ma grand-mère avait inventée. J’ai eu d’abord la vision d’un corbeau puis j’ai habillé cette vision. Il y a sans doute aussi une autre source… Ma grand-mère étudiait la peinture à Paris dans les années 20 et un jeune peintre russe lui avait offert une petite aquarelle représentant une fillette, aux cheveux bouclés, perdue sur un chemin, au loin. Ce tableau m’inquiétait et me fascinait lorsque j’étais enfant. Enfin, j’adore l’histoire du changelin et des coquilles d’œuf qu’on retrouve dans les histoires de Pierre Dubois et qu’il a puisées dans le folklore. Des choses auxquelles j’ai dû renoncer ? Euh, à part ma vie de famille, ma vie sociale et mon sommeil durant l’écriture de la Brume des Jours, je ne vois pas… Pour l’écriture des deux tomes, je n’ai pas renoncé à grand-chose. Juste de ne pas tomber dans le pathos ni, à l’inverse, dans ce petit côté guilleret qui me gêne parfois dans la littérature jeunesse.


Les couvertures réalisées par Sarah Debove sont superbes. As-tu eu ton mot à dire sur celles-ci ?
J’adore les couvertures de Sarah ! J’allais proposer un illustrateur quand Mireille Rivalland m’a parlé de cette collaboration. Je n’ai pas hésité une seconde ! Je connaissais Thomas Lestrange (avec Serge Lehman). J’avais un peu peur que l’illustration du Clairvoyage soit trop sombre mais Sarah a su capter l’esprit du livre, à tel point que je vois parfois sa Clara à la place de celle que j’avais imaginée.


Parlons-en, justement, de Clara. Jeune adolescente déjà meurtrie par la vie, elle est recueillie par un oncle excentrique et découvre toute une branche de son arbre généalogique que l'on aurait bien voulu lui cacher. Tout au long des pages, on te sent assez proche de ton héroïne, un peu comme si tu la couvais des dangers de cet univers pas toujours très tendre...
Oui, j’aimerais bien protéger la petite fille que j’étais.
Mais si je suis proche de Clara, c’est tout simplement parce qu’il a fallu chercher à quoi ressemblait une fille de douze ans et comprendre ses réactions. Je me suis également inspirée d’une de mes sœurs qui était une fillette hors du commun. Cela dit, Clara n’est pas vraiment protégée, quand on y pense. Elle perd ses parents. Son oncle et sa tante ne sont pas vraiment tendres avec elle. Ils sont indifférents, assez empotés, en fait. Elle risque de mourir. Puis elle est projetée dans un monde qu’elle n’a jamais connu, puisque sa famille était tournée vers la raison et les faits. Elle est constamment mise en danger car sinon, il n’y aurait pas d’aventure digne de ce nom.


Ce monde va lui permettre de reprendre peu à peu goût à la vie, de se chercher, de se trouver.

Quête identitaire mais aussi réécriture magique de l'adolescence. Qu'est-ce c'est, le Clairvoyage, pour toi ?
Le Clairvoyage est un livre initiatique, puisqu’il parle de la rupture avec le monde de l’enfance. Qui dit rupture, dit reconstruction, à l’adolescence que je n’arrive pas à voir comme une continuité.


Ton univers mélangent de nombreux mythes et légendes. Pourtant, leur intégration se fait le plus naturellement de monde. On n'a jamais une impression de « déjà-vu », mieux, ton univers dégage une fraîcheur certaine. Jusqu'à quel point peut-on s'inspirer ?
J’essaie de ne pas dénaturer les mythes que j’utilise pour la bonne raison que nous avons besoin d’images communes, reconnues. Titania est à peu près la même que dans Shakespeare, surtout dans la Brume des Jours. Puck est un peu moins léger, plus cruel. J’ai horreur du principe qui consiste à réécrire totalement un personnage, sous prétexte que l’interprétation qu’on a lue, voire celle de celui qui l’a crée, ne nous convient pas. Nous pouvons nous inspirer, c'est-à-dire reprendre des grands types, des idées de fond mais ni réécrire ni plagier, bien évidemment. La frontière est mince, je le concède. S’inspirer, c’est peut-être apporter des nuances à ce que l’on nous a transmis.


Être publiée chez l'Atalante pour un premier roman, plutôt bien non ? Peux-tu nous raconter comment est-ce arrivé ?
J’ai envoyé le Clairvoyage à quatre éditeurs, dont l’Atalante. Je n’avais pas beaucoup d’espoir mais je savais qu’une collection jeunesse venait d’être créée. Cela dit, j’ai envoyé ce manuscrit parce que j’avais le sentiment qu’il était temps, quoi qu’il arrive. Puis je me suis résignée : je venais d’avoir ma fille, j’avais du mal à équilibrer mon travail et ma vie de famille. Je me suis dit que j’avais toujours écrit et que donc, je pourrais reprendre quand elle irait à l’école. C’était une belle connerie parce que, sans l’écriture, je m’ennuyais à mourir, je déprimais même un peu. J’ai failli me mettre au sport, pendant cette période… C’est vous dire… Donc, quand j’ai eu un message de Stéphane Manfrédo me disant qu’il voulait ce manuscrit, j’ai mis un moment à réaliser. Après, évidemment, ça a été la joie totale. Etre publiée ! Ce n’est pas comme si c’était le rêve mais aussi les bases de ma vie, n’est-ce pas ? Etre publiée par l’Atalante… Bien entendu, il y a le côté un peu prestigieux de l’histoire car sa réputation n’est plus à faire. J’ai compris pourquoi, de l’autre côté du miroir. Travailler sur le texte avec Mireille Rivalland et Stéphane Manfrédo a été plus qu’enrichissant. Leurs corrections et avis m’ont améliorée. L’auteur est toujours mis en avant mais on oublie la part de l’éditeur et du directeur de collection. L’Atalante laisse une vraie chance aux jeunes auteurs, aux livres à risques.


A la lecture de Clairvoyage, j'ai immédiatement pensé à des écrivains comme Lewis Carroll, Neil Gaiman ou Clive Barker en ce qui concerne le ton choisi et la narration. Est-ce volontaire ? 

Pas vraiment. Je m’en suis aperçue après, pour le Clairvoyage.
J’aime Neil Gaiman. Je n’ai pas un fonctionnement de fan, sauf avec lui. Il y a toujours quelque chose de pétillant, de dynamique, tout simplement, derrière l’apparent désespoir de ses personnages.
Et je suis une inconditionnelle de Lewis Carroll depuis l’enfance. Sa vision de l’enfance et du temps qui passe m’ont marquée.
Ce sont des influences évidentes mais je ne l’ai pas fait consciemment, sauf pour le chat Grain qui est la version sombre du chat d’Alice. Bizarrement, le seul hommage conscient que j’ai rendu et qui reste très discret se trouve dans la Brume des Jours. J’ai clairement fait un clin d’oeil à Lewis Carroll mais aussi à Jim Henson et son film Labyrinth… Et je défie quiconque de trouver de quelle scène il s’agit !
Le vrai choix n’est pas tant dans l’écriture mais dans une certaine vision des fées qui vient de Pierre Dubois, dont je lisais le Grand Fabulaire du Petit Peuple dans Spirou.
En revanche, j’ai découvert Clive Barker l’année dernière seulement (honte à moi !).


Plus généralement, pourrais-tu nous citer les auteurs qui ont ont marqué ta vie de lectrice ?

Ouh la ! J’ai passé ma vie à lire… En vrac (n’ayons peur de rien) et en plus de ceux que j’ai cités, Alain-Fournier, Zelazny, Villon, John Crowley, Burnett Swann, Shakespeare, Irving, Hugo, Zola, Colette…
Après, il y a des livres, plus que des œuvres complètes.


Souvent, lorsque l'on demande aux auteurs les dernières lectures, ils confessent ne pas ou très peu lire. Est-ce aussi ton cas ? 
Je lis beaucoup, en général mais je dois avouer que l’écriture de la Brume des Jours et le début de mon prochain livre m’en ont empêchée ces derniers mois. Heureusement, je dois lire pour le lycée… Ce n’est pas de la lecture loisir puisque je dois torturer les élèves avec. Je relis aussi mes livres de fac sur les chevaliers de la Table Ronde pour pouvoir établir une géographie cohérente, par exemple. Ca me sauve !
Je pense qu’il est difficile de lire, pour un auteur, de recevoir et transmettre en même temps.


Ton dernier livre coup de coeur ?

Sans conteste, Troie de David Gemmell. Je l’ai terminé la semaine dernière (bon d’accord, je ne lis pas que des livres pour le lycée… ahem…).
Et Dieu sait si je suis prudente avec les réécritures ! Rien que pour sa version d’Ulysse, le livre vaut la peine ! Gemmell avait quand même ce talent incroyable de faire passer les pires idées, les pires clichés avec un style tellement efficace qu’on ne peut même pas s’indigner. Alors, évidemment, ça ne marche pas pour tous ses livres mais Troie est une réussite.
La fin est particulière, en revanche. Je pense qu’elle risque de ne pas plaire. Elle ne m’a pas dérangée. La chute de Troie m’arrache des larmes. Dans l’Iliade, il y a même des passages à la limite du supportable : Hector traîné par le char d’Achille, le vieux Priam à genoux, le petit Astyanax jeté du haut des remparts. Aucune réécriture ne risque de heurter, après ça. Gemmell en avait peut-être conscience. Il règle le sort des héros, avec un point de vue purement humain (pas de dieux, pas de magie) qui du coup débouche sur un autre destin pour certains d’entre eux.
Ce qui m’a fait sourire, en revanche, c’est le personnage d’Achille qui passe toujours pour un crétin. En même temps, que penser d’un héros que sa mère déguise et planque dans les appartements des femmes pour qu’il n’aille pas à la guerre ?


Ton dernier film coup de coeur ?

Oups… Je ne vais plus au cinéma, depuis que j’ai une adorable mais très accaparante fille… Du coup, je suis en retard de deux ans et demi… Cela dit, je ne suis pas très cinéma. J’ai besoin des mots pour réagir. Les images me laissent souvent froide. Donc, je vois le cinéma comme un divertissement, je passe complètement à côté de l’art. Bien sûr, je suis capable de reconnaître et d’apprécier un film à visée artistique mais…je sens bien que je n’ai pas les clés.
Et comme je n’ai honte de rien, je peux avouer que le dernier film que j’ai vu au cinéma, c’est Batman The Dark Knight…


Ce qui m'a surpris dans Clairvoyage, c'est que sous l'apparence d'une histoire simple, tu arrives avec une facilité déconcertante à renouveler des stéréotypes que l'on croyait éculés ? Comment t'y es-tu prise ?

Quels stéréotypes seraient éculés ? La vieille et excentrique tante qu’on aime bien, le garçon énigmatique, la belle jeune femme hautaine, le rêveur, les fées ? Nous réagissons toujours aux mêmes images et aux mêmes mythes, la base de la littérature. Le reste est interprétation.
J’aimerais bien te sortir des plans, des bidules et des techniques mais je crois que ça vient tout simplement du fait que j’adore dépiauter les images et les mythes. Me demander en permanence ce qui se cache derrière les apparences est devenue une obsession, au fil des années. Je garde le noyau des contes et ma propre perception fait le reste.


L'écriture de La Brume des jours, suite de Clairvoyage, a-t-elle demandé plus de difficultés? As-tu ressenti le poids de l'attente des lecteurs ?
La grosse difficulté a été de l’écrire rapidement. Sincèrement, je ne pensais pas que le Clairvoyage serait pris dès le premier envoi. J’ai effectivement eu peur de décevoir ceux qui avaient aimé le Clairvoyage. Le second tome est plus fantasy. Il se déroule dans un autre monde et raconte une aventure, part dans l’action. Clara y grandit, bien évidemment et apprend. J’avais peur qu’on ne retrouve pas le côté « thé anglais » que certains lecteurs ont aimé dans le premier mais très vite, j’ai été prise par l’histoire, sans y penser. J’étais plus confiante, je me suis fait plaisir. Heureusement, Mireille Rivalland m’a clairement dit, par moments, que je bavardais… Elle a su me recadrer, me signaler ce qui pourrait déranger un lecteur du Clairvoyage, tout en me laissant le choix, bien évidemment…


Quel regard portes-tu sur le marché des littératures de l'imaginaire ?

Je le trouve très porteur et en bonne forme. Les chiffres sont excellents. Il y a de nouveaux auteurs chaque jour. Les éditeurs prospèrent et s’achètent des résidences secondaires sur la Côte d’Azur. En plus, ce que les lecteurs aiment beaucoup, en ce moment, c’est la bit litt érotique avec des nains-garous. Il y a un vrai marché, là, et je viens justement de commencer une série là-dessus, même si je pense que l’écriture est un feu sacré nourri par mon individualité d’auteur.
Non, plus sérieusement !
Je peux te parler du milieu, et encore… Je ne sais pas du tout comment se porte le marché ni quel avis avoir dessus. Je vois des projets intéressants voir le jour autour de moi et je réagis en tant que lectrice. Il faudrait poser la question aux éditeurs.


Qu'est ce qui te plaît le plus dans l'écriture ?

Deux moments opposés : quand je contrôle et qu’une scène correspond à peu près à ce que je voulais en faire. Le mot juste vient. Je peux affiner l’ensemble. Dans ces cas-là, j’ai l’impression de faire de la dentelle, d’être Madame Hums.
Et j’adore aussi quand je ne contrôle plus rien, quand des motifs que je n’avais pas prévus apparaissent. Dans la Brume des Jours, Marc devait être un personnage vraiment insignifiant mais il s’est imposé assez vite comme un élément clé. Ce n’était pas prévu. C’est assez jouissif d’être encore étonnée quand on pensait juste dérouler son histoire en limitant les dégâts.


Quelles sont tes projets ?
J’ai commencé un roman sur les chevaliers de la Table Ronde. Après, j’écrirai enfin l’histoire qui me poursuit depuis six ans et dont est issue une des créatures de la Brume des Jours. J’ai aussi un projet de recueil sur lequel j’ai un peu avancé, mais en littérature « blanche ».


Que peut-on te souhaiter pour l'avenir ?

A long terme, vivre en paix.
A moyen terme, quelques livres encore.
A court terme, une margarita bien fraîche, ça ira, merci.


Merci beaucoup et à une prochaine.

Merci à vous tous !

Chronique tome 1

Chronique tome 2

Publié dans Interview

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